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Tafraoute - Sidi Ifni

Mon frère lévite


Vendredi 9 Aôut

      C'était prévisible, mon frère (parfois appelé "petit Laurent" ou même "le mon frère de toi" par les autochtones) s'est aussi coulé dans le moule brûlant de Tafraoute. Ce n'est qu'après deux semaines de farniente et de péripeties diverses que j'ai réussi à l'arracher à la ville pour, enfin, aller tailler un peu de route. Les adieux ont été longs, mais le pincement au coeur A Ifrane s'est vite fait oublier à mesure que l'Anti-Atlas dévoilait de nouveaux paysages magnifiques. Ce n'était pour ma part qu'un au revoir puisque toutes mes affaires sont restées à Tafraoute, faute de place sur la moto.

    J'ai finalement passé plus d'un mois à Tafraoute. Je réalise maintenant que j'étais redevenu sédentaire, et que ma soif d'exotisme s'épanchait à une nouvelle source : le quotidien des gens vivant là-bas. J'avais cessé de découvrir chaque jour de nouveaux paysages, je goûtais en revanche un peu de leur rythme, de leurs histoires, de leurs superstitions et coutumes. De longues journées à ne rien faire, assis à la terrasse du café d'Ahmed, et la vie berbère qui défilait sous mes yeux. Alors que Tafraoute s'éloigne me reviennent une foule de scènes et de réflexions que je n'avais pas pris le temps de consigner...




A Ifrane     La semaine dernière encore, installé à ma place habituelle, j'ai vu arriver un vieillard enturbanné, la peau entaillée de rides profondes comme seul le soleil africain semble savoir les creuser. L'homme s'est installé et s'est mis à psalmodier. Puis il a invité l'auditoire à l'accompagner. Farid a bien tenté de se rebiffer mais s'est fait vertement traiter de "hippie", le vieillard n'est pas commode et un peu sourd. Voici donc tous mes collègues de terrasse qui joignent les mains comme pour y recevoir de l'eau, et prient en souriant du coin de l'oeil comme des gamins punis.

    Un autre jour, refugiés au fond du café, Idriss m'a parlé du statut de la langue berbère au Maroc. En bon professeur, il m'a patiemment expliqué que la communauté berbère marocaine (60% de la population) subit une grande discrimination face aux A Ifrane arabes. Si les berbères ont épousé l'Islam quand ces derniers ont investi le Maroc (au VIIème siècle), ils conservent une culture et une identité très fortes, qui ne sont quasiment pas reconnues par le royaume. Ainsi, les enfants apprennent à parler Souk berbère chez eux, mais découvrent une nouvelle langue, l'arabe, quand ils se rendent à l'ecole pour la premiere fois. Aucun enseignement du berbère n'est dispensé par l'éducation nationale, ce qui contribue à éteindre doucement cette culture, progressivement diluée de français et d'arabe. L'écriture berbère - dont les tifinars constituent l'alphabet - n'est quasiment plus transmise que par quelques acharnés, dont Farid. À noter que l'école est laïque, le port du voile (la robe noire intégrale) y est interdit, mais pas celui du foulard.

   On m'affranchit également sur la politique et la "semi-démocratie" marocaines. Les élections legislatives permettent au peuple de former un parlement démocratique mais le roi nomme sans compromis le premier ministre et les ministres les plus importants. La vie politique souffre en outre d'une corruption endémique et de pratiques d'un autre âge. Sur les élections législatives de Septembre prochain, j'ai relevé un paragraphe éloquent dans le "Libération" marocain : "Pour [les candidats], tous les moyens sont bons pour corrompre les électeurs et les amener à "vendre" leurs voix. [...] Ainsi, on assiste lors de chaque souk hebdomadaire dans la province à un déplacement massif de la plupart des candidats. On tente de convaincre les électeurs par tous les moyens : argent, promesses, éveil du sens tribal et familial... Aucun programme sur la vie publique, aucune analyse des vrais problèmes. Le soir après le souk, on organise des festins où on invite les supposés notables de la tribu et on négocie le prix du soutien au candidat. [...] Par ailleurs, les candidats deviennent plus généreux en financant des circoncisions d'enfants, des baptèmes, des anniversaires, La belle Leila et son père des funérailles, des fiançailles. Un candidat accrédité cette semaine est vite remplacé par un autre plus offrant."
    Cependant, le Maroc reste, et de loin, le pays le plus démocratique du Maghreb. Il jouit d'une bonne liberté de la presse, et le statut de la femme dans la vie publique y a énormément progressé ces dernières années, même s'il reste beaucoup à faire.

    À propos des femmes, l'occidental rencontre parfois, dans certaines contrées du Maroc comme autour de Tafraoute, des limites inattendues. Bien sûr, on se rend vite compte qu'il est inutile d'insister pour inviter la maîtresse de maison à manger à la table qu'elle nous sert. Souvent, on ne verra d'elle qu'une ombre fugitive aux fourneaux, impossible d'aller dire bonjour ou de remercier. Quand à parler avec une femme dans la rue, cela provoque visiblement une gène notoire, et l'on peut être sur que tout le village sera rapidement au courant de l'entrevue.
    Un soir de fête ou l'on donnait de la musique sur la place principale, j'étais assis à côté de trois filles voilées. Regards en coin, je n'ai pas essayé d'entamer la conversation, plus par fatigue que par respect des usages. J'ai pourtant commis une erreur fâcheuse au moment de partir, quand je me suis posté quelques instants devant elles pour leur souhaiter une bonne nuit. C'est le moment que le frère de l'une d'elles à choisi pour débouler, me prenant à parti un peu sèchement (visiblement un peu bourré, les hommes peuvent eux se permettre de ne pas respecter la religion en public), me reprochant de salir la réputation de sa soeur. Un peu surpris et sûr de ma bonne foi, je me suis excusé calmement et j'ai filé sans demander mon reste.
    L'histoire ne s'arrête pas la puisque le lendemain la moitié du village en parlait et que le bonhomme (qui s'avère être le tenancier de la salle de musculation!), coriace, rôdait autour de mon café pour engueuler mes amis! On m'a ensuite longuement expliqué que j'etais tombé sur le numéro le plus tordu de la ville, et que si je voulais approcher des filles il fallait se débrouiller pour ne pas se faire voir, au risque de se faire sévèrement corriger. Paradoxe tristement amusant, beaucoup d'hommes redoutent que la sacro-sainte réputation des femmes de leur famille ne soit entachée (elles passent alors sans transition du statut de "femme" a celui de "pute"), mais ces mêmes hommes fricotent généralement en cachette avec les femmes des autres familles, dont la réputation importe peu.

    Inutile finalement d'user de raison pour saisir ce pays, où un électricien appelé en renfort peut diagnostiquer le mauvais oeil sur une installation électrique, où des billets fraîchement sortis de la banque fleurent bon le cumin, où l'on dit qu'il faut apporter de la sueur de cheval au mille pattes doré qui vous a mordu, et où l'on vous explique que ce vieil homme à la boucle d'oreille rouge vient d'une famille où les enfants meurent peu après leur naissance s'ils n'en portent pas.


    Quelques jours avant notre départ de Tafraoute, un soir où je traversais le camping comme à mon habitude pour aller gentillement me brosser les dents, j'évitais de justesse une large tranchée visiblement creusée pendant la journée. C'est sur le chemin du retour, alors que je me répétais intérieurement "faut que je prévienne le frangin qu'il y a un trou, faut que je... " que je suis tombé dedans, évidemment, ce qui a entretenu un bon fou rire et une cheville ammochée pendant plusieurs jours.

Ait Mansour     Le lendemain, j'ai profité d'une journée en solitaire pour reprendre le chemin des gorges d'Aït Mansour et pousser plus avant mon exploration, en boitillant. Sur le toit de la maison de Mustapha, à la nuit tombée, les aboiements des chiens résonnent entre les falaises en une meute de dizaines d'échos. Des chants très lents, assurément pas humains, envahissent peu à peu le canyon tandis qu'un vent violent se lève. Et si c'était les jnuns, les démons qui peuplent les grottes? Bien blotti sous ma couverture, cherchant à capter un indice qui me rassurerait, je finis par tomber de fatigue. Quand je me réveille au milieu de la nuit, la lune est haute et le vent souffle toujours, mais les chants ont cessé.
    Au matin, j'ai marché un peu le long de l'oued, pris mon petit déjeuner dans un figuier en contemplant le soleil qui se frayait un chemin dans le défilé sinueux. Des femmes chantaient en ramassant des herbes, puis se sont tûes et m'ont dévisagé quand je les ai croisées. En rebroussant chemin, je les rattrape discrètement et les suit jusqu'au village sans me faire remarquer. Elles ont l'air de se payer une bonne tranche de rigolade, et je regrette de n'y rien comprendre. L'odeur appétissante des mauvaises herbes, mélange d'huile d'olive et de cannabis, marque le début de l'oasis, où je retrouve Mustapha qui, brisant net le charme de cette ballade matinale, m'explique que l'UNESCO est venu jusque là il y a quelques années pour distribuer des toilettes aux habitants. Toilettes promptement revendus, bien sûr. Lui n'a pas été assez rapide et peste encore contre les rapias de son village.

Boucle Ait Mansour     Pour rentrer à Tafraoute, j'ai emprunté la piste ardue qui termine la boucle d'Aït Mansour, et que je convoitais depuis un moment. Bouche bée, de nouveau dans la peau de l'explorateur en terrain inconnu, j'ai découvert avec émerveillement des montagnes peignées en tous sens par le rateau d'un dieu qui aurait perdu la boule. Au cours d'une halte au bout du bout du monde, dans un bled peuplé de mineurs (on extrait de l'or pas loin, qu'un hélicoptère vient chercher régulièrement), un jeune homme prénommé Mouassine m'interpelle pour m'offrir le thé. Avec ses quatre années d'études supérieures à Marrakech, son français est impeccable. Nous sommes assis par terre avec ses amis, seul le bruit des lèvres aspirant le thé brûlant trouble le silence de la ville écrasée de soleil. Au loin, un homme chevauchant une mûle vient lentement vers nous, sa silouhette ondulant sous la chaleur. L'homme salue et passe, Mouassine reprend sa lecture de l'Economiste.

A Ifrane

    Ifrane fût notre premiere étape après Tafraoute. Nous y avons retrouvé Abdallah, le gardien du camping de Tafraoute, de retour auprès de sa famille après trois mois d'exil. Et il avait bien fait les choses, le bougre, puisque les habitants du village à qui nous demandons de nous indiquer sa demeure semblent nous attendre, et ne tardent pas à nous inviter à boire, déjeuner puis séjourner dans la plus belle bâtisse du village (probablement parce qu'Abdallah n'estime pas la sienne digne de nous recevoir). Cet accueil chaleureux nous laisse pantois, nous qui étions prêts à retrouver notre statut de touristes anonymes en quittant Tafraoute. Le fils de notre hôte, Bachir, un grand gaillard bientôt gendarme, déborde d'une hospitalité déraisonnable, allant jusqu'à danser pour nous faire patienter! Son père nous offre du basilic en fleurs et nous nous installons en attendant Abdallah, dont nous retrouvons le sourire charmeur avec joie quelques instants plus tard. Chez lui, deux gamins trop longtemps privés de leur papa hurlent dès qu'il s'éloigne de trop. Sa grand-mère, qu'on dit avoir 120 ans, le visage plissé à l'extrême dans un sourire affectueux, m'étreint longuement.
    Nous vivons là-bas 24h d'attentions débordantes qui nous poussent finalement à reprendre la route : c'est trop frustrant d'etre considéré comme un roi quand on voudrait simplement être un invité, avoir une relation d'égal à égal avec ses hôtes, et profiter de cette proximite pour échanger simplement. Au moment du départ, Bachir, ressentant notre gène, se prend même à croire que son accueil trop modeste est la raison de notre fuite! C'est dire l'ampleur de l'incompréhension qui règne, malgré plusieurs Clint Eastwood et sa fille tentatives d'explications.
Couscous berbere aux figues     Abdallah est également surpris, et il tient à nous emmener déjeuner chez Clint Eastwood, son oncle ainsi surnommé pour son expérience (sic), avant de filer. L'oncle, un bel homme très sobre et silencieux (ce qui Un homme sous les arbres a sûrement inspiré son surnom), nous accueille dans sa modeste demeure avec de grosses giclées de parfum et un monstrueux couscous berbère aux figues. Après le repas, tandis que nous digérons dans la canicule de l'après-midi, il désigne brusquement un des tapis qui jonche le sol et nous propose de l'emmener. Nous refusons tant bien que mal, faute de place. Gêné, il se met alors en quête d'un autre cadeau moins encombrant, et ramène un oeuf d'autruche, que nous nous voyons malheureusement obligés de refuser aussi car intransportable. L'hospitalité de ces gens est désarmante et parfois étouffante. Comment leur faire comprendre que ce simple repas partagé avec eux nous réjouit?


Guelmim     Nous avons repris la route quand le soleil a commencé à faiblir. Nous roulons tranquillement le long des dernières montagnes de l'Anti-Atlas, caressées par une immense tempête de sable qui déferle et pare d'une ambiance de fin du monde les villages déserts que nous traversons. Derrière ces montagnes qui se font plus dociles à mesure que la mer approche, le Sahara Occidental, plus de 1000km de fournaise rocailleuse jusqu'à la Mauritanie. La première ville, Guelmim, est atteinte avec les derniers rayons Cactus du soleil, mais se montre trop trépidante pour nous. Nous poursuivons donc vers Fort Bou Jerif, une "merveille de civilisation perdue au coeur du désert, tenue par un couple de français" (d'après le Lonely Planet), que nous rallions au crépuscule. Que dire de cette étape singulière et surréaliste? Que nous avons bien ri des rideaux à fleurs pastels, du disque de Richard Claydermann qui passait pendant le diner, et de cette ambiance de club de vacances pour grands gamins en 4x4? Et que nous avons vite plié bagages le lendemain matin, pressés que nous étions de tâter à nouveau du Maroc.

    Mais c'est un peu de l'Espagne que nous rencontrons à Sidi Ifni, une charmante ville côtière aux forts relents de colonialisme espagnol, avec ses maisons blanches et bleues, ses "calle", son ambiance paisible, et ses faux airs d'une Essaouira qu'on aurait dénudée de ses atours "branchouille".









PlageIfni Cactus





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