C'était prévisible, mon frère
(parfois appelé "
petit Laurent" ou même "
le mon
frère de toi" par les autochtones) s'est aussi coulé dans
le moule brûlant de Tafraoute. Ce n'est qu'après deux
semaines de farniente et de péripeties diverses que j'ai réussi
à l'arracher à la ville pour, enfin, aller tailler un peu
de route. Les adieux ont été longs, mais le pincement au coeur

s'est vite fait oublier à mesure que l'Anti-Atlas dévoilait de nouveaux
paysages magnifiques. Ce n'était pour ma part qu'un au revoir
puisque toutes mes affaires sont restées à Tafraoute, faute
de place sur la moto.
J'ai finalement passé plus d'un mois à
Tafraoute. Je réalise maintenant que j'étais redevenu sédentaire,
et que ma soif d'exotisme s'épanchait à une nouvelle source :
le quotidien des gens vivant là-bas. J'avais cessé de découvrir
chaque jour de nouveaux paysages, je goûtais en revanche un peu de
leur rythme, de leurs histoires, de leurs superstitions et coutumes. De
longues journées à ne rien faire, assis à la terrasse
du café d'Ahmed, et la vie berbère qui défilait sous
mes yeux. Alors que Tafraoute s'éloigne me reviennent une foule de
scènes et de réflexions que je n'avais pas pris le temps de
consigner...

La semaine dernière encore, installé
à ma place habituelle, j'ai vu arriver un vieillard enturbanné,
la peau entaillée de rides profondes comme seul le soleil africain
semble savoir les creuser. L'homme s'est installé et s'est mis à
psalmodier. Puis il a invité l'auditoire à l'accompagner.
Farid a bien tenté de se rebiffer mais s'est fait vertement traiter
de "
hippie", le vieillard n'est pas commode et un peu sourd. Voici
donc tous mes collègues de terrasse qui joignent les mains comme pour
y recevoir de l'eau, et prient en souriant du coin de l'oeil comme des gamins
punis.
Un autre jour, refugiés au fond du café, Idriss
m'a parlé du statut de la langue berbère au Maroc. En bon
professeur, il m'a patiemment expliqué que la communauté berbère
marocaine (60% de la population) subit une grande discrimination face aux

arabes. Si les berbères ont épousé l'Islam quand ces
derniers ont investi le Maroc (au VIIème siècle), ils conservent
une culture et une identité très fortes, qui ne sont quasiment
pas reconnues par le royaume. Ainsi, les enfants apprennent à parler

berbère chez eux, mais découvrent une nouvelle langue, l'arabe,
quand ils se rendent à l'ecole pour la premiere fois. Aucun enseignement
du berbère n'est dispensé par l'éducation nationale,
ce qui contribue à éteindre doucement cette culture, progressivement
diluée de français et d'arabe. L'écriture berbère
- dont les tifinars constituent l'alphabet - n'est quasiment plus
transmise que par quelques acharnés, dont Farid. À noter que
l'école est laïque, le port du voile (la robe noire intégrale)
y est interdit, mais pas celui du foulard.
On m'affranchit également sur la politique et la
"semi-démocratie" marocaines. Les élections legislatives permettent
au peuple de former un parlement démocratique mais le roi nomme
sans compromis le premier ministre et les ministres les plus importants.
La vie politique souffre en outre d'une corruption endémique et de
pratiques d'un autre âge. Sur les élections législatives
de Septembre prochain, j'ai relevé un paragraphe éloquent dans
le "Libération" marocain : "
Pour [les candidats], tous les moyens
sont bons pour corrompre les électeurs et les amener à "vendre"
leurs voix. [...] Ainsi, on assiste lors de chaque souk hebdomadaire dans
la province à un déplacement massif de la plupart des candidats.
On tente de convaincre les électeurs par tous les moyens : argent,
promesses, éveil du sens tribal et familial... Aucun programme sur
la vie publique, aucune analyse des vrais problèmes. Le soir après
le souk, on organise des festins où on invite les supposés notables
de la tribu et on négocie le prix du soutien au candidat. [...]
Par ailleurs, les candidats deviennent plus généreux en financant
des circoncisions d'enfants, des baptèmes, des anniversaires,
des funérailles, des fiançailles. Un candidat
accrédité cette semaine est vite remplacé par un autre
plus offrant."
Cependant, le Maroc reste, et de loin, le pays le
plus démocratique du Maghreb. Il jouit d'une bonne liberté
de la presse, et le statut de la femme dans la vie publique y a énormément
progressé ces dernières années, même s'il reste beaucoup
à faire.
À propos des femmes, l'occidental rencontre
parfois, dans certaines contrées du Maroc comme autour de Tafraoute,
des limites inattendues. Bien sûr, on se rend vite compte qu'il est
inutile d'insister pour inviter la maîtresse de maison à manger
à la table qu'elle nous sert. Souvent, on ne verra d'elle qu'une
ombre fugitive aux fourneaux, impossible d'aller dire bonjour ou de remercier.
Quand à parler avec une femme dans la rue, cela provoque visiblement
une gène notoire, et l'on peut être sur que tout le village
sera rapidement au courant de l'entrevue.
Un soir de fête ou l'on donnait de la musique
sur la place principale, j'étais assis à côté
de trois filles voilées. Regards en coin, je n'ai pas essayé
d'entamer la conversation, plus par fatigue que par respect des usages.
J'ai pourtant commis une erreur fâcheuse au moment de partir, quand
je me suis posté quelques instants devant elles pour leur souhaiter
une bonne nuit. C'est le moment que le frère de l'une d'elles à
choisi pour débouler, me prenant à parti un peu sèchement
(visiblement un peu bourré, les hommes peuvent eux se permettre de
ne pas respecter la religion en public), me reprochant de salir la réputation
de sa soeur. Un peu surpris et sûr de ma bonne foi, je me suis excusé
calmement et j'ai filé sans demander mon reste.
L'histoire ne s'arrête pas la puisque le lendemain
la moitié du village en parlait et que le bonhomme (qui s'avère
être le tenancier de la salle de musculation!), coriace, rôdait autour
de mon café pour engueuler mes amis! On m'a ensuite longuement expliqué
que j'etais tombé sur le numéro le plus tordu de la ville,
et que si je voulais approcher des filles il fallait se débrouiller
pour ne pas se faire voir, au risque de se faire sévèrement
corriger. Paradoxe tristement amusant, beaucoup d'hommes redoutent que la
sacro-sainte réputation des femmes de leur famille ne soit entachée
(elles passent alors sans transition du statut de "femme" a celui de "pute"),
mais ces mêmes hommes fricotent généralement en cachette
avec les femmes des autres familles, dont la réputation importe peu.
Inutile finalement d'user de raison pour saisir ce
pays, où un électricien appelé en renfort peut diagnostiquer
le mauvais oeil sur une installation électrique, où des billets fraîchement
sortis de la banque fleurent bon le cumin, où l'on dit qu'il faut apporter
de la sueur de cheval au mille pattes doré qui vous a mordu, et où
l'on vous explique que ce vieil homme à la boucle d'oreille rouge
vient d'une famille où les enfants meurent peu après leur naissance
s'ils n'en portent pas.
Quelques jours avant notre départ de Tafraoute,
un soir où je traversais le camping comme à mon habitude pour
aller gentillement me brosser les dents, j'évitais de justesse une
large tranchée visiblement creusée pendant la journée.
C'est sur le chemin du retour, alors que je me répétais intérieurement
"
faut que je prévienne le frangin qu'il y a un trou, faut que
je... " que je suis tombé dedans, évidemment, ce qui
a entretenu un bon fou rire et une cheville ammochée pendant plusieurs
jours.

Le lendemain, j'ai profité d'une journée
en solitaire pour reprendre le chemin des gorges d'Aït Mansour et pousser
plus avant mon exploration, en boitillant. Sur le toit de la maison de
Mustapha, à la nuit tombée, les aboiements des chiens résonnent
entre les falaises en une meute de dizaines d'échos. Des chants
très lents, assurément pas humains, envahissent peu à
peu le canyon tandis qu'un vent violent se lève. Et si c'était
les jnuns, les démons qui peuplent les grottes? Bien blotti sous
ma couverture, cherchant à capter un indice qui me rassurerait, je
finis par tomber de fatigue. Quand je me réveille au milieu de la
nuit, la lune est haute et le vent souffle toujours, mais les chants ont
cessé.
Au matin, j'ai marché un peu le long de l'oued,
pris mon petit déjeuner dans un figuier en contemplant le soleil
qui se frayait un chemin dans le défilé sinueux. Des femmes
chantaient en ramassant des herbes, puis se sont tûes et m'ont dévisagé
quand je les ai croisées. En rebroussant chemin, je les rattrape
discrètement et les suit jusqu'au village sans me faire remarquer.
Elles ont l'air de se payer une bonne tranche de rigolade, et je regrette
de n'y rien comprendre. L'odeur appétissante des mauvaises herbes,
mélange d'huile d'olive et de cannabis, marque le début de
l'oasis, où je retrouve Mustapha qui, brisant net le charme de cette
ballade matinale, m'explique que l'UNESCO est venu jusque là il y
a quelques années pour distribuer des toilettes aux habitants. Toilettes
promptement revendus, bien sûr. Lui n'a pas été assez
rapide et peste encore contre les rapias de son village.

Pour rentrer à Tafraoute, j'ai emprunté
la piste ardue qui termine la boucle d'Aït Mansour, et que je convoitais
depuis un moment. Bouche bée, de nouveau dans la peau de l'explorateur
en terrain inconnu, j'ai découvert avec émerveillement des
montagnes peignées en tous sens par le rateau d'un dieu qui aurait
perdu la boule. Au cours d'une halte au bout du bout du monde, dans un bled
peuplé de mineurs (on extrait de l'or pas loin, qu'un hélicoptère
vient chercher régulièrement), un jeune homme prénommé
Mouassine m'interpelle pour m'offrir le thé. Avec ses quatre années
d'études supérieures à Marrakech, son français
est impeccable. Nous sommes assis par terre avec ses amis, seul le bruit
des lèvres aspirant le thé brûlant trouble le silence
de la ville écrasée de soleil. Au loin, un homme chevauchant
une mûle vient lentement vers nous, sa silouhette ondulant sous la
chaleur. L'homme salue et passe, Mouassine reprend sa lecture de l'Economiste.
Ifrane fût notre premiere étape après
Tafraoute. Nous y avons retrouvé Abdallah, le gardien du camping de
Tafraoute, de retour auprès de sa famille
après trois mois d'exil. Et
il avait bien fait les choses, le bougre, puisque les habitants du village
à qui nous demandons de nous indiquer sa demeure semblent nous attendre,
et ne tardent pas à nous inviter à boire, déjeuner puis
séjourner dans la plus belle bâtisse du village (probablement
parce qu'Abdallah n'estime pas la sienne digne de nous recevoir). Cet accueil
chaleureux nous laisse pantois, nous qui étions prêts à
retrouver notre statut de touristes anonymes en quittant Tafraoute. Le fils
de notre hôte, Bachir, un grand gaillard bientôt gendarme, déborde
d'une hospitalité déraisonnable, allant jusqu'à danser pour
nous faire patienter! Son père nous offre du basilic en fleurs et
nous nous installons en attendant Abdallah, dont nous retrouvons le sourire
charmeur avec joie quelques instants plus tard. Chez lui, deux gamins trop
longtemps privés de leur papa hurlent dès qu'il s'éloigne
de trop. Sa grand-mère, qu'on dit avoir 120 ans, le visage plissé
à l'extrême dans un sourire affectueux, m'étreint longuement.
Nous vivons là-bas 24h d'attentions débordantes
qui nous poussent finalement à reprendre la route : c'est trop frustrant
d'etre considéré comme un roi quand on voudrait simplement
être un invité, avoir une relation d'égal à égal
avec ses hôtes, et profiter de cette proximite pour échanger
simplement. Au moment du départ, Bachir, ressentant notre gène,
se prend même à croire que son accueil trop modeste est la raison
de notre fuite! C'est dire l'ampleur de l'incompréhension qui règne,
malgré plusieurs

tentatives d'explications.

Abdallah est également surpris, et il tient
à nous emmener déjeuner chez Clint Eastwood, son oncle ainsi
surnommé pour son expérience (sic), avant de filer. L'oncle,
un bel homme très sobre et silencieux (ce qui

a sûrement
inspiré son surnom), nous accueille dans sa modeste demeure avec de grosses
giclées de parfum et un monstrueux couscous berbère aux figues.
Après le repas, tandis que nous digérons dans la canicule
de l'après-midi, il désigne brusquement un des tapis qui jonche
le sol et nous propose de l'emmener. Nous refusons tant bien que mal, faute
de place. Gêné, il se met alors en quête d'un autre
cadeau moins encombrant, et ramène un oeuf d'autruche, que nous
nous voyons malheureusement obligés de refuser aussi car intransportable.
L'hospitalité de ces gens est désarmante et parfois étouffante.
Comment leur faire comprendre que ce simple repas partagé avec eux
nous réjouit?

Nous avons repris la route quand le soleil a commencé
à faiblir. Nous roulons tranquillement le long des dernières
montagnes de l'Anti-Atlas, caressées par une immense tempête
de sable qui déferle et pare d'une ambiance de fin du monde les villages
déserts que nous traversons. Derrière ces montagnes qui se
font plus dociles à mesure que la mer approche, le Sahara Occidental,
plus de 1000km de fournaise rocailleuse jusqu'à la Mauritanie. La
première ville, Guelmim, est atteinte avec les derniers rayons

du soleil, mais se montre trop trépidante pour nous. Nous poursuivons
donc vers Fort Bou Jerif, une "
merveille de civilisation perdue au coeur
du désert, tenue par un couple de français" (d'après
le Lonely Planet), que nous rallions au crépuscule. Que dire de
cette étape singulière et surréaliste? Que nous avons bien
ri des rideaux à fleurs pastels, du disque de Richard Claydermann
qui passait pendant le diner, et de cette ambiance de club de vacances
pour grands gamins en 4x4? Et que nous avons vite plié bagages le
lendemain matin, pressés que nous étions de tâter à
nouveau du Maroc.
Mais c'est un peu de l'Espagne que nous rencontrons
à Sidi Ifni, une charmante ville côtière aux forts relents
de colonialisme espagnol, avec ses maisons blanches et bleues, ses "
calle",
son ambiance paisible, et ses faux airs d'une Essaouira qu'on aurait
dénudée de ses atours "branchouille".