Jeudi 25 Juillet
Mon frère est arrivé Samedi dernier,
suivi de près par le bon vieux speed parisien qu'il n'a pourtant pas tardé
à mettre de coté à force de sourires chaleureux,
de thés à la menthe, d'interceptions des flics qui veulent
parler moto, et de chaleur féroce. Je suis allé le cueillir
à Agadir, prenant la route à l'aube. Le
soleil arrosait les reliefs par endroits, l'air était frais et
la route vide : une vraie partie de plaisir pendant trois heures dans les
zigzags de montagne. À l'approche de la côte, l'atmosphère
s'est brutalement emplie d'humidité poisseuse tandis que le ciel
s'embrumait. Après pas loin d'un mois dans l'Anti-Atlas, et même
si Tafraoute n'a rien d'un bled perdu, le retour à la civilisation
de béton et de consommation fut assez éprouvant. Nous
ne nous sommes pas attardés à Agadir, pressé que j'étais
de baigner mon frère dans la chaleur du climat et des gens que j'ai
rencontrés à Tafraoute. Je me suis donc improvisé guide
à mon tour, content de pouvoir observer les effets du Maroc sur un

spécimen de chez nous fraîchement parachuté par ce
trop rapide moyen de transport qu'est l'avion. Si il a passé le premier
jour à s'en remettre, couché sur son lit, une serviette trempée
sur le front et un faible râle au fond de
la gorge, il fait preuve depuis d'une capacité d'adaptation surprenante.
Et, heureusement, ses comparaisons avec la Provence ont rapidement cessé,
au fur et à mesure que nous nous enfoncions dans les profondeurs
magiques de l'Anti-Atlas. Apothéose de mon circuit touristique improvisé,
Aït Mansour n'a pas manqué de l'asseoir pour de bon, proférant

des
"putaiiiiin" à foison dans ce canyon paradisiaque. Nous
avions decidé d'y passer la nuit, chez Mustapha, sur le toit de
sa maison traditionnelle à flanc de falaise. Passant pour un sudiste
incapable de supporter le sevrage de son breuvage préféré,
j'avais hurlé à mon frère à travers les vitres
de l'aéroport "
attends! sors pas! achète une bouteille
de Pastaga au duty free!", pour
Mustapha, qui me l'avait demandée.
Mais, grave erreur, je la lui ai offerte dès notre arrivée,
vers midi. Et à 15h il s'en était deja sifflé la
moitié, sans eau (arg).
Piteux, je me suis fait engueuler par sa femme,
et nous avons dû supporter ses grandes théorie
répétées inlassablement ("
on est tous
des touristes sur cette planète, on va tous mourir, même Jacques
Chirac") jusqu'à ce qu'il daigne sombrer, vers minuit. Jamais
vu quelqu'un résister aussi longtemps.
Vendredi 26 juillet
Ces quelques mois au régime africain
sauce marocaine ne peuvent manquer de révéler un des nombreux
paradoxes occidentaux (français?) : si la fraternité est
inscrite sur nos murs, l'autre, l'inconnu, est souvent abordé avec
méfiance, voire suspicion. Les marocains, pas pressés, ne
craignent pas qu'on leur vole leur temps. Souvent pauvres, ils ne sont pas
non plus obsédés par l'idée qu'on puisse leur voler
leurs biens.
La vie ici met aussi en lumiere
les carcans qui bardent notre quotidien : entrer dans un hôtel
pour demander à utiliser une douche, s'asseoir à une terrasse
de café avec une bouteille sans rien y commander, apporter dans
un resto ses ingrédients avec soi pour se les faire cuisiner, ou
demander un service à un inconnu tout simplement... autant de situations
banales ici et qui chez nous ne manqueraient pas d'attirer les foudres
sur le téméraire contrevenant aux bons usages. Si l'on s'amuse
parfois en France de la rigidité de la société japonaise,
le marocain, lui, peut s'amuser de la nôtre. Nos sacro-saintes notions
de possession et de propriéte apparaissent, vues d'ici, comme pervertissant
tous nos rapports humains.
Autre point sensible, la santé, garantie chez
nous par un contrat Darty en bonne et dûe forme, hôpitaux,
cliniques, médecins, pharmacies et statistiques d'espérance
de vie à l'appui. La santé nous est dûe, la maladie
est une injustice que la science se doit de guérir. On a toujours
le temps de remettre quelque chose à plus tard. Dans les trous
perdus de l'Atlas où l'on se soigne encore aux plantes, où
le mot "
demain" est invariablement suivi de "
inch'Allah"
(si Dieu veut), on se permet rarement de vivre en se projetant dans l'avenir.
Tout se passe dans l'instant et la routine n'existe pas.
Bref, autant de petites choses qui finissent
par sauter aux yeux à mesure qu'on se frotte à la vie
africaine, qui font ressentir ce dont on se doutait déjà : notre soif
de confort et de sécurité se paie cher. Que dire
alors des annonces sécuritaires du tout beau gouvernement français
que le Monde me rapporte durant mon rituel petit déjeuner, et
qui prétendent répondre aux "inquiétudes" des français?
Que vu d'ici elles ne nous apporterons sûrement pas certaines choses
essentielles qui, à mon avis, nous manquent pour vivre vraiment
en sécurité : une vision positive (ou au moins neutre) de l'autre,
une conscience accrue de l'ephémere de la vie.
Dimanche, nous avons décidé avec
un petit pincement de quitter Tafraoute. Départ déjà
repoussé par mon frère qui commence à apprécier
le coin, qui souhaitait aussi assister au mariage berbère qui aura lieu
Samedi soir et Dimanche, et qui doit aller chercher un pantalon tout
à l'heure chez le tailleur d'Asguine (pété comme un coing
quand on le lui a commandé, pourvu qu'il ne lui taille pas un short).
Lundi 29 Juillet
Quand nous avons abordé la vallée
des Ameln, Samedi soir, pour assister aux trois fêtes données
en l'honneur des mariages, la route habituellement
déserte était bondée de voitures stationnées
à tout va, et les villages qui scintillent faiblement à
cette heure étaient illuminés de toutes parts. Pour qui
ne comprend pas le berbère, ces fêtes sont rapidement rébarbatives,
musique et danses monotones. Pourtant la plupart des gens, jeunes compris,
les préfèrent aux manifestations plus modernes, aux concerts
de guitare, banjo et percussions accompagnés de chants. C'est
que ces longs et lancinants échanges chantés sont en fait
de véritables joutes verbales qui tiennent en haleine et amusent
les badauds. Deux chanteurs (qui dans l'ancien temps en venaient parfois
aux mains) se provoquent de façon poétique, mettant en
valeurs leurs atouts et déclamant les faiblesses de l'autre. Les
plus belles attaques sont récompensées par des "
youyouyou"
épars venus des rangs compacts où les femmes, toutes voilées
de noir, sont regroupées à l'abri des hommes. Puis, un troisième
chanteur intervient dont le rôle sera de réconcilier les
deux autres.
Le lendemain matin, la ville sommeille pendant
de longues heures, engourdie par une nuit blanche durant laquelle les
plus patients auront attendu jusqu'à l'aube pour voir les femmes
danser. Les montagnes ont disparu dans une nappe de brume épaisse,
l'air est pesant, on nous prédit la pluie. Durant l'après-midi,
le ciel vire au jaune ocre et de grosses gouttes commencent à tomber de
façon éparse
tandis que le tonnerre résonne dans la vallée. Le soir
venu, le vent se déchaine dans un festival d'éclairs avant
que la pluie, lourde, ne s'abatte enfin pendant plusieurs heures, épanchant
un moment la soif du sol aride, privé d'eau depuis Mars. Etrange
journée.