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Agadir, Dimanche 2 Juillet
J'ai quitté Immouzer aujourd'hui.
J'ai vécu chez Ali pendant une semaine, hébergé comme
un roi dans ce paradis terrestre où les touristes ne passent en général
qu'une petite heure, venus directement d'Agadir, avant de filer vers leur
étape suivante. J'ai la chance d'être moins pressé et
de pouvoir prendre mon temps. Ça fait du bien de réaliser qu'on
a enfin eu raison du rythme effréné de la vie parisienne. À
Ait Ben Haddou, il y a de cela quelques semaines, je venais d'approcher la
ville et m'étais arrêté sur un surplomb pour la contempler.
Alors que je cadrais ma photo, j'entends soudain le gros diesel d'un car de
tourisme qui vient s'éteindre derrière moi. Quand je me retourne,
une cinquantaine de personnes s'est amassée autour de la moto, et les
questions se mettent à fuser : « Vous venez de Paris?
Tout seul? Combien de temps pour venir?... ». L'ambiance est
sympathique, on rigole sur nos galères respectives. Ils en oublient
même la vue, sur laquelle ils doivent faire une croix quand le guide les
interrompt sèchement : « Bon, on remonte dans
le car, on a quarante minutes pour visiter la ville » (ce qui
inclut les boutiques de souvenirs avec lesquelles le guide est de mèche).
Ciaooo...
Durant mon séjour à Imouzzer, même si la renommée
croissante des cascades tend à moderniser le coin, j'ai vécu
dans un autre monde que celui d'Agadir la frimeuse. Pour preuve, Ali, mon
hôte, ne sait pas son âge : il pense avoir 25 ans, mais quand
sa mère me montre son livret de famille et que je lui annonce qu'il
en a 33, il a du mal à cacher sa surprise et sa déception. Un
soir, je tente d'entamer la conversation avec le serveur du café, visiblement
de mauvais poil. Il m'explique que la jeune cuisinière est très
malade et que ça le préoccupe. Armé de ma trousse à
pharmacie, je me rends dans la cuisine où une fille gît entre
les bras d'une vieille dame toute fripée. Elle répond aux questions
en signant de la tête, sans parler, l'air hagard. Au moment où
je m'apprête à partir, faute de comprendre ce qu'elle a, la
fille se raidit et son visage se crispe dans une grimace douloureuse, en
silence. Puis elle se ressaisit subitement, sourit, reprend vie, et s'empresse
de nous demander ce qui s'est passé. Tandis que les autres cuisiniers
lui racontent sa demi-journée de léthargie, le serveur me souffle
à l'oreille qu'elle a le diable en elle depuis toute petite.
Pour remercier mes hôtes, j'avais
entrepris de leur proposer un restaurant du coin, dans la tradition de chez
nous, ce qui aurait au moins permis à Hadija, la femme d'Ali, de se
passer de faire la cuisine pendant au moins un soir (ce qui lui laisse le
reste de la journée pour aller chercher l'eau au puits, s'occuper de
son bébé, nettoyer la maison, servir son homme à table,
et manger en cuisine). Mais ça ne se fait pas, pour une berbère,
de se montrer ainsi au restaurant. Et puis, comme l'explique Ali, « Les
restos sont pas bons, ils gardent la viande plusieurs jours dans leurs frigos,
elle est pas fraichement tuée ». OK, j'insiste pas. Sortant
de son mutisme, Hadija exprime soudain le voeu de voir Agadir. Elle est née
dans les montagnes et n'a jamais quitté le coin. L'affaire est donc
conclue, et le Samedi qui suit nous prenons la route vers la ville. Pas facile
de la surprendre en train d'écarquiller les yeux, même face à
la mer qu'elle n'a jamais vue, ou aux immeubles en béton de plusieurs
étages. Elle jette quand même quelques regards en douce en passant
devant une boutique de fringues sexy, elle qui porte une robe traditionnelle
et un châle. Regards en biais encore, quand nous croisons une fille
(dé)vêtue dans les limites du raisonnable. Un peu d'étonnement
également face aux montagnes de bouffe d'un supermarché digne
des nôtres, en périphérie de la ville. Mais ce qui, de
loin, attise le plus sa curiosité, c'est ce distributeur de billets
de banque qui me donne de l'argent! Pas grand chose en somme, la télé
par satellite a fait le plus gros du travail.
Après ce petit crochet au Nord
d'Agadir, j'entame aujourd'hui un tour au Sud, vers Tafraoute. La route qui
y mène est belle à couper le souffle : à Imouzzer, les
montagnes étaient abruptes, les falaises claires ou ocres, et la végétation
abondante. Ici, toutes les couleurs ont été estompées
par le soleil, les paysages mêlent le jaune pâle des herbes séchées,
le rose délavé de la roche, et le rouge de la terre. Les montagnes
déchiquetées alternent avec les douces collines rondes peignées
de terrasses. Quel dommage de venir en vacances à Agadir pour ne pas
quitter son club méditerranée et sa plage bordée de gratte-ciels!
Lundi 8 Juillet
À Tafraoute, la chaleur est
accablante. Cette année, la terre reçoit les premières
pluies après 7 années de sécheresse. Pas beaucoup de
nuages dans le ciel donc, mais on peut aisément les remplacer par les
grosses roches de granit rose qui entourent la ville quand on veut jouer au jeu
qui consiste a imaginer des figures. Ça fait bientôt une semaine
que je me ballade dans cette région de l'Anti-Atlas où les
femmes se voilent de noir, et je peine à en faire une description
aujourd'hui. Les paysages que j'ai rencontrés sont parmi les plus
beaux qui m'aient été donnés de voir au Maroc. La diversité
y dépasse l'entendement, il me faut parfois m'arrêter un moment
pour saisir ce que j'ai sous les yeux. Par exemple, sur les 30kms qui mènent de
Tafraoute à Aït Mansour, la route longe d'abord des empilement
de blocs roses granitiques. On grimpe ensuite un col pour atteindre un plateau
entouré de montagnes massives aux reliefs colorés. La terre
offre des dégradés saisissants, du jaune pâle au rouge.
Les villages constitués de bâtisses aux couleurs chaudes complètent
cette palette. Puis la route serpente
rudement vers le sommet d'une des montagnes alentour pour atteindre un nouveau
plateau parsemé de pierres mauves. Les reliefs s'adoucissent. On croit
avoir tout vu quand au loin se dessine un imposant défilé rocheux.
On s'enfonce alors dans ce canyon immense et sinueux aux abruptes parois,
pour arriver finalement au coeur d'une oasis luxuriante, palmiers pleins de
dattes et petit cours d'eau verte, villages agrippés a flanc de paroi.
Pfiou... Cette aride région de l'anti-Atlas est un émerveillement
permanent.
En ville, j'ai sympathisé avec
un petit groupe de profs (on ne se refait pas) qui traînent au café,
en vacances d'été. Parmi eux, Mohamed Farid est prof de français,
poète, dessinateur, et un sacré chouette type. Voici un des
poèmes du recueil qu'il a publié en Europe :
PAROLE DE PARIA
Je suis la voix des intouchables
Et sans prier dans le désert
Je suis la voie ultime des hères
Aux verbes acerbes irréprochables
Minerve assagit ma verve
Ma muse m'amuse et point n'est serve
Je suis la voix des intouchables
Peiné mais pas battu ni las
Je suis la voie ultime des hères
Leur semant la vie de lilas
Et apaisant d'inouïes misères
Mes vocables sont irrévocables
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