Je suis passé en coup de vent
à Marrakech qui, bien que submergée de touristes, aurait
méritée de s'y attarder un peu plus.
Cette
courte soirée m'a quand même permis d'entrevoir la fameuse place
Djama El Fna, avec ses charmeurs de serpents, ses stands de grillades colorés,
ses conteurs. J'y fais la connaissance de Heidi (elle-même s'étonne encore de ce
prénom
alpin dont on l'a affublée), une quinquagénaire voilée
de noir qui dessine les tatouages ocres sur les pieds ou les mains de qui
veut. Elle a passé quelques années à Sarcelles, d'où
un français plutôt populo et des habitudes qui tranchent avec
son apparence très traditionnelle : quand je lui tends la clope qu'elle
m'a demandée, elle sursaute (surtout ne pas se faire voir),
l'allume et la fume en douce sous son voile avec un regard malicieux, puis
me fait ensuite tâter fièrement la canette de bière qu'elle cache
sous sa djellaba.
La route pour Essaouira est avalée en moins de
deux. Je ressens l'étrange impression de partir en vacances au fur
et à mesure que la côte approche : des résineux odorants
prennent possession du paysage, le vent se fait plus rude, l'air devient
moite, salin. Enfin, au sommet d'une énième colline, la ville
et l'Atlantique apparaissent. Essaouira est une ville agréable, malgré
l'effervescence due au festival gnawa, d'envergure internationale. La médina
est blanche, les portes bleutées et leurs montants ocres. Rien a voir
pourtant avec Chefchaouen, parée des mêmes couleurs. Ici, l'air
chargé de sel a attaqué les murs, les peintures, qui offrent
une palette saisissante d'écailles colorées. Et puis, surprise,
pour la première fois au Maroc, les commerçants semblent avoir
compris que l'Homo Touristus est allergique au rabattage agressif. On peut
se risquer sans crainte à regarder un étal, voire à
entrer dans une boutique! Ça participe au sentiment de paix qui règne
ici, à peine arrivé.
Le festival a drainé quelques
80.000 personnes cette année, ambiance conviviale et bains de foules
à la clé, musiques lancinantes, répétitives,
musique de transes pour le peuple gnawa. Quand le festival prend fin, la
ville se vide et retrouve son charme paisible.
Plus les jours passent, moins je me sens au Maroc dans cette ville cosmopolite,
un peu trop lisse. Bien sûr, le moindre corner obtenu par la Corée,
dernière représentante des outsider de la coupe du monde 2002,
transforme le public d'un café en groupe de percussions, jeunes et
vieux tapant de concert sur tout ce qui fait du bruit. Bien sûr, les
hommes de tous âges se montrent leur amitié en marchant main
dans la main dans la rue (un véritable tabou pour le mâle poilu
de chez nous). Mais c'est un autre Maroc que celui des montagnes. Le fossé
est immense entre ces petits villages du Haut Atlas où les berbères
vivent de façon très traditionnelle, parfois sans eau courante
ni électricité, et les villes comme Essaouira où les
couples ne se cachent pas, où la djellaba/babouche côtoie le
décolleté moulant et l'escarpin. Entre tradition et libération
des moeurs, le Maroc fait le grand écart.
Pendant ces quelques jours entre
Essaouira et Agadir, je fais peu de rencontres, tendance occidentale oblige.
Si ce n'est un crapaud m'accueillant avec efroa
aaalors que j'entrais sous la douche, et un bon gros
scorpion jaune sous ma toile de tente un matin!
Agadir : pas beau, glauque et malsain. A 60km au Nord-Est
se trouve le petit village d'Immouzer, réputé pour ses cascades.
En fait de cascades, celles que j'y trouve sont de pierre, sculptées
par l'eau qui y coule quand c'est la saison. J'emménage chez Ali, qui
habite une petite maison à deux pas des chutes ("
et la salle de bain?
ah oui,
suis-je bête...aux cascades, bien
sûr") avec sa femme et sa petite fille. Le lendemain matin, nous
partons randonner. La journée est assez éprouvante de chaleur.
Mon niveau de "sportif du Dimanche" fait piètre impression à
côté de ce berbère qui galope dans la caillasse. J'ai
bien observé sa technique, je crois qu'il ne réfléchit
pas avant de se jeter dans la pente. Je me doutais bien que mon handicap
était un excès de réflexion!
Falaises,
terre ocre, oliviers et arganiers noueux ployant sous les assauts des chèvres,
femmes voûtées transportant un gros ballot de paille, grottes
parées de draperies où des gamins se sont réfugiés
pour taper le carton... À la tombée du jour, après treize
heures de marche (et de pauses, moi ruisselant et lui fringuant et sec, énervant),
nous atteignons le village perdu où vit sa belle famille (lui, il
est certain de pas être emmerdé trop souvent par sa belle-mère).
Leur bâtisse est faite de pierres, sur un niveau. La cour centrale,
une trentaine de mètres carrés, sert de cuisine et permet d'accéder
aux différentes pièces : salle a manger, chambre et étable
des chèvres et des brebis. Derrière la maison, on puise de
l'eau dans un réservoir d'eau de pluie. Un petit panneau solaire (très
répandus au Maroc) couplé à une batterie fournit un
peu d'électricité à quelques ampoules et à un
autoradio faisant office de poste. À bout de forces, je m'allonge
sur le toit tandis que les femmes préparent le dîner et cuisent
le pain au fourneau. À ma droite, le soleil s'éteint derrière
les collines en rougeoyant. A ma gauche, l'air trépidant que crache
un poste de radio asthmatique poussé a fond, à l'autre bout
du village, fait sortir une grosse lune ronde de la montagne. Le ciel est
bien noir quand elle se pose à son sommet, comme un ballon. La musique
s'arrête soudainement. Dans le silence du soir ponctué des cris
lointains des chiens, le ballon s'élance dans les airs.
Le lendemain, nous nous levons à l'aube afin d'éviter
la fournaise de la veille. Les collines sont vêtues de pastels verts
et mauves. La mère de famille nous sert le café au lait (des
chèvres), le pain chaud (du four), le miel (des ruches du bout du
jardin), et nous repartons. Sur le versant de la montagne que nous descendons
après avoir perdu de vue le village, un vieillard grimpe sans faillir
suivi par son âne. Nous traversons plusieurs villages plus ou moins
peuplés, plus ou moins ancrés dans les traditions. Dans celui-ci
pas de photos. Dans un autre, non loin, un ancien s'entretient longuement
- en public - avec Ali au sujet de la télévision satellite
et de la marche à suivre pour pouvoir y voir des filles nues. Quand
nous faisons une pose à flanc de montagne, Ali prépare le thé
à la menthe (il emporte toujours sa théière en montagne,
pour la menthe on trouve sur place) agrémenté d'amandes fraîchement
cueillies. Nous traversons des plateaux couverts de thym et de lavande ou
bourdonnent les abeilles au travail. La moindre plante, écrasée
entre mes doigts, dégage une essence envahissante. Au milieu de l'après-
midi, nous surplombons enfin les cascades d'Immouzer. Après une toilette
dans l'eau fraîche des chutes, nous regagnons le foyer pour nous assoupir
tranquillement, bercés par le bruit de l'eau.