Aux portes du désert, Er Rachidia
s'avère être une ville sans charme, un immense damier de rues perpendiculaires,
bruyant et étouffant.
Le seul souvenir sympathique que j'en garde est celui d'un papy qui vend
des clopes a l'unité au coin d'une rue, et qui me demande une faveur :
"
quand tu rentres en France, faut que tu dises aux gens de chez Renault
qu'ils mettent des frigos dans leurs moteurs, tu sais, parce que c'est pas
bon les Renault, ça chauffe trop...". À bon entendeur.
Le lendemain de mon arrivée, je rebrousse chemin
comme prévu en direction de la vallée du Ziz. Un petit gars
m'héberge dans sa famille durant deux jours, dans un

bled qui jouxte un vieux ksar (les châteaux marocains) en terre, au Sud de Rich.
Saïd et ses copains me font découvrir l'étrange paradoxe qui régit la vie
sexuelle des marocains : étant donné qu'il est interdit à un garçon de sortir
avec une

fille hors mariage, au risque de se faire attraper par un flic et dénoncer aux
parents, la quasi-totalité des jeunes marocains (mâles) ont recours aux
prostituées. Ces filles, en général assez jeunes (16 à 20 ans), sont souvent des
berbères qui vivent loin de chez elles afin de ne salir aucune réputation.
Contrairement aux relations hors mariage, la prostitution est très bien toléree.
Une partie de jambes en l'air coûte au plus 20 Dirhams dans ces contrées
reculées, c'est-à-dire le prix d'un demi dans un bar parisien. No comment.
Je me ballade durant quelques jours le long de cette vallée
luxuriante. Les maisons y sont faites de terre ocre mélangée à de la paille. Au goûter, les vergers offrent pommes, prunes et abricots à foison.
Ma descente vers
le désert est ralentie par la chaleur qui devient accablante. Je fais escale au
Sud d'Er Rachidia, à la source de Meski, où je rencontre une famille (un couple
et deux petits garçons de 2 et 5 ans) de baroudeurs français qui sillonnent
le Maroc en Land Rover avé le GPS. Suivant à peu près la même route, nous allons
nous croiser régulièrement, souvent par hasard, durant près d'une semaine. Pour
commencer, ils me proposent de les suivre vers Merzouga (les dunes) en coupant
par les pistes.
Nous laissons donc la source après une nuit de
fraîcheur et de soins anti-tourista. Hassan, un jeune berbère qui a tout du
rappeur new-yorkais, nous accompagne. Quelques kilomètres
plus loin, nous quittons l'asphalte pour la hamada (le désert de pierres).
Les premiers kilomètres se déroulent sans encombres, même
si le motard débutant que je suis, formé au périphérique parisien, peine à
garder le cap dans la caillasse. Le tableau se gâte quand le sable tant attendu
fait enfin son apparition. Premier tas de sable, première gamelle, ça avait
pourtant l'air simple quand je regardais le Dakar a la télé!
Je persiste, et réalise pour l'occasion quelques superbes
figures qui pourraient sans doute intégrer un numéro de cirque,
un numéro de clown j'entends... Puis je craque et demande le rapatriement :
je veux du bitume, j'suis un parigo moi! Le Land part ausculter la piste
à la recherche de terrain meuble. Pendant un quart d'heure je me retrouve
seul en plein désert, un peu inquiet quand même. La silhouette
vibrante d'un berbère apparaît au loin, et traverse le paysage
d'un pas tranquille, sans même m'accorder un regard. Dans ce genre de
situation, difficile d'imaginer le type pensant autre chose que "
pfff,
encore un de ces excités de touristes qui a perdu sa route, non mais
j'vous jure". Le Land revient enfin, sans solution, je décide donc
de rebrousser chemin. Demi-tour, re-gamelle au même endroit
mais en plus joli, puis petit coup de vitesse façon rally dans les
cailloux quand deux chiens teigneux jaillissent d'un campement pour croquer
du mollet de blanc. Et, enfin, le macadam.
Avec Hassan, nous reprenons la route classique en direction de Merzouga.
En fin de journée nous atteignons Erfoud, puis la route prend fin.
En face, un désert sombre de pierres charbonneuses à perte de vue,
tailladé par quelques traces de 4x4. Hassan connaît bien le coin,
heureusement. Nous roulons au pas depuis près d'une heure dans ce paysage lunaire
où le soleil s'apprête a sombrer, quand se dessinent au loin
d'immenses collines orangées, les dunes.

Je prends résidence à Hassi Labied, non
loin de Merzouga, au pied des dunes et de l'oasis. Les jours qui suivent
sont un dur combat à l'assaut du désert, contre le chergui
qui s'est emparé de la région. Ce vent brûlant rivalise
avec le beau sèche-cheveux chromé du coiffeur. Le sable se
mêle à l'air, aux cheveux, aux vêtements, aux draps. De
10h a 17h, activité lecture obligatoire, en prenant soin de ne pas
tourner les pages trop vite pour ne pas transpirer. C'est donc à l'aube

et au crépuscule que le désert se livre. Marcher au creux de
cet océan de sable procure un étrange sentiment de curiosité
teinté de crainte. Marcher, se retourner de temps en temps, marcher
encore...
Au loin, les maigres lueurs du rivage assurent
le retour à bon port pour qui craint la noyade.
Anéanti par la chaleur, je laisse le désert
à regret après quatre jours de lecture et d'escapades paisibles
dans les dunes, transpirant mais apaisé. En direction du Haut Atlas,
je rejoins Tinhrir, où le sable et la caillasse s'effacent devant

les montagnes de terre ocre. Non loin, les gorges du Todra, 300m d'à-pic
vertical, entourent une petite rivière verte. En suivant la piste
qui court le long de l'oued au creux de la faille étroite, on s'engage
vers les sommets du Haut Atlas. Je m'arrête en altitude, à Tamtatouchte,
bien décidé à continuer mon ascension mais le lendemain,
quelques kilomètres après être reparti, je ressens soudainement
les assauts d'un microbe berbère qui m'incendie le gosier et finit

par me faire rebrousser chemin. Le microbe s'avérera être salvateur
puisque le lendemain la moto ne démarre plus.
Deux bougies et 24h plus
tard, je redescends la montagne avec une bonne angine et ma moto, cap au
Sud-Ouest. Longeant le Haut Atlas, je dépasse Ouarzazate et m'arrête
a Aït Ben Haddou durant deux jours. C'est un bled connu pour sa magnifique
kasbah dans laquelle se bousculent régulièrement les méga-productions
hollywodiennes type Gladiator, au grand dam de ses derniers habitants qui
n'ont même pas l'électricité. Malika, une "retraitée"
de MSF, habite là depuis 4 ans et tient le dispensaire de fortune. Le soir,
les anecdotes vont bon train, entre rires de joie et larmes de rage. À
minuit, en rentrant vers l'hôtel, une voiture nous accoste : "
Malika,
ma femme elle va accoucher".

Hier, j'ai traversé le Haut Atlas par Telouet.
Loin de la grande route qui relie Ouarzazate à Marrakech, cette piste ardue
me mène sous un soleil écrasant dans des contrées où
la terre offre toutes les nuances d'une palette qui va du blanc crayeux au
rouge sombre. Rare est la végétation qui vient s'opposer à
cette symphonie rouge. Pourtant, au coeur d'un des plateaux arides court
une faille immense qui, quand on s'y penche, laisse éclater le vert
à foison. Puis, en une vingtaine de kilomètres, au fur et à mesure qu'on
gravit l'Atlas, le paysage se déchire et vire au noir en un décor fantomatique
et glacial une fois les sommets atteints. Le soir, au terme d'une longue
descente vers la plaine, je pénètre dans Marrakech la bouillante.