Après quelques jours de villégiature
paisible à Chefchaouen et une bonne randonnée dans les montagnes
truffées de kif, j'ai repris la route vers Meknès. Je commence tout
juste à flairer les emmerdeurs et les gens sincères. Le Maroc
est chaleureux, certes, mais nécessite un certain apprentissage.
Meknès est une grande ville, bruyante et encombrée
de voitures. Pour preuve, j'y prends ma première gamelle quand un
taxi qui n'a visiblement pas assez travaillé ses démarrages
en côte me met au tapis en redémarrant. Bilan : le support du
top-case est en vrac. J'expérimente ainsi le fameux système
D marocain, lorsque nous arrivons à 22h, un soir de fête nationale
(l'anniversaire du prophète), chez un "spécialiste" (dixit
le gars, mi Tom Sawyer mi Huggy-les-bons-tuyaux, qui ne me lâche plus
depuis la veille). Le bonhomme possède un local de 5m2 bardé
d'un bureau sur lequel reposent un fer à souder et trois bouteilles
de bière. Pas gagné au premier abord. Il s'attaque pourtant
vaillamment à mon morceau de plastique fendu, à coups de fer
à souder, puis verse un peu de bière (en fait de la résine)
dessus, et me le rend dix minutes plus tard, comme neuf. C'était le
carrossier du coin, chapeau bas. (aujourd'hui, le truc a quand même
fini par céder à force de piste caillouteuse, mais bon...)
Meknès, ou je
saisis pleinement le sens du mot "souk" (et de notre chère expression
"c'est le souk"). Le souk de Meknès est un fabuleux dédale de ruelles colorées
et de boulevards bondés, ou l'on piétine parfois pendant dix
minutes pour faire quelques pas dans une direction qui n'est pas forcément
celle que l'on souhaitait suivre, mais qu'importe...
Je quitte la ville après deux jours de bains de
foule avec l'envie d'un peu de calme et de nature. Direction le désert toujours,
mais pour ça il reste à traverser le Moyen Atlas. Ma première
étape, Ifrane, me laisse perplexe. Imaginez-vous, quittant le souk,
les médinas, et l'effervescence brûlante de la ville, pour arriver quelques 50km
plus loin dans un village suisse. Interdictions de stationner partout,
interdiction de marcher sur les pelouses (il y a des pelouses!), chalets aux
tuiles rouges et à la cheminée surplombée par un nid de
cigogne démesuré.
Sans les djellabas que portent les gens on s'y croirait. Et le bois environnant, lieu de repos
dominical des marocains en quête de fraîcheur, pourrait bien être
le bois de Vincennes si chaque groupe de pique-niqueurs ne possédait
sa bouteille de gaz. Pour faire le thé a la menthe, pardi.
En quittant Ifrane vers le Sud, on s'enfonce dans le Moyen
Atlas par Azrou, Ain-Leuh, et Aguelman Azegza. Je campe pendant deux jours
dans ces coins verdoyants, peuplés de singes et d'oiseaux migrateurs.
La terre y est d'un rouge vif, et les champs de blé d'un vert éclatant.
Au fil de la route je croise des campements berbères où vivent
de beaux gamins aux yeux bleus qui réclament "di stylo" et "di bonbon".
J'y fais aussi la rencontre de Amekaoui, qui conduit des camions de sable
de la carrière

jusqu'aux chantiers avec en poche sa maîtrise de
Physique des solides, et de Rachid, étudiant et forestier.
Le dernier jour, je tourne pendant plusieurs heures dans
un tourbillon de verdure, sur des pistes de plus en plus cahotiques, traversant
d'immenses plaines cernées par les montagnes où paissent les
troupeaux de brebis et les chevaux. Je commence sérieusement a m'inquiéter

pour le niveau d'essence quand j'entrevois enfin la fin du défilé
des vallées. À la sortie, le paysage se transforme brutalement.
En face, la steppe aride à perte de vue et de larges plateaux abrupts (comme
dans le Colorado, de ce que je peux en imaginer). Au loin, en plissant les
yeux, je peux entrevoir une vague démesurée coiffée d'écume
qui s'apprête à déferler sur les terres : le Haut Atlas
et ses sommets enneigés.
La descente me mène au village d'Itzer, ou je fais
halte pour la nuit chez Brahim, un commerçant sympathique. Ce matin,
nous sommes partis sur les pistes environnantes jusqu'au petit barrage qui
régule l'oued (rivière) local. Son ami Afid bataille dans
son champ avec un petit moteur censé pousser l'eau jusqu'au sommet
de la colline. Nous prenons le thé à la menthe à l'ombre
du verger, puis nous montons déjeuner au frais dans la vieille bâtisse
en terre où sa grand-mère nous attend. Au menu, après
les ablutions, le lapin attrapé par le petit Khalid le matin même,
garni de patates (ça c'était visiblement l'entrée). Suit
un plat de semoule et légumes, et un autre plat de semoule (dessert)
dans lequel on verse du lait caillé. Le tout allongés par terre,
sans couverts, avec la main droite et à même
la table. Ensuite, sieste pour tout le monde. Des poules traversent
prudemment la pièce. La grand-mère, voûtée
à 90 degrés, vient nous recouvrir de légers draps tandis que
nous nous endormons repus.