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Chefchaouen - Er Rachidia




Er Rachidia, 30 Mai

    Après quelques jours de villégiature paisible à Chefchaouen et une bonne randonnée dans les montagnes truffées de kif, j'ai repris la route vers Meknès. Je commence tout Meknes Meknes juste à flairer les emmerdeurs et les gens sincères. Le Maroc est chaleureux, certes, mais nécessite un certain apprentissage.

    Meknès est une grande ville, bruyante et encombrée de voitures. Pour preuve, j'y prends ma première gamelle quand un taxi qui n'a visiblement pas assez travaillé ses démarrages en côte me met au tapis en redémarrant. Bilan : le support du top-case est en vrac. J'expérimente ainsi le fameux système D marocain, lorsque nous arrivons à 22h, un soir de fête nationale (l'anniversaire du prophète), chez un "spécialiste" (dixit le gars, mi Tom Sawyer mi Huggy-les-bons-tuyaux, qui ne me lâche plus depuis la veille). Le bonhomme possède un local de 5m2 bardé d'un bureau sur lequel reposent un fer à souder et trois bouteilles de bière. Pas gagné au premier abord. Il s'attaque pourtant vaillamment à mon morceau de plastique fendu, à coups de fer à souder, puis verse un peu de bière (en fait de la résine) dessus, et me le rend dix minutes plus tard, comme neuf. C'était le carrossier du coin, chapeau bas. (aujourd'hui, le truc a quand même fini par céder à force de piste caillouteuse, mais bon...)

    Meknès, ou je saisis pleinement le sens du mot "souk" (et de notre chère expression "c'est le souk"). Le souk de Meknès est un fabuleux dédale de ruelles colorées et de boulevards bondés, ou l'on piétine parfois pendant dix minutes pour faire quelques pas dans une direction qui n'est pas forcément celle que l'on souhaitait suivre, mais qu'importe...

    Je quitte la ville après deux jours de bains de foule avec l'envie d'un peu de calme et de nature. Direction le désert toujours, mais pour ça il reste à traverser le Moyen Atlas. Ma première étape, Ifrane, me laisse perplexe. Imaginez-vous, quittant le souk, les médinas, et l'effervescence brûlante de la ville, pour arriver quelques 50km plus loin dans un village suisse. Interdictions de stationner partout, interdiction de marcher sur les pelouses (il y a des pelouses!), chalets aux tuiles rouges et à la cheminée surplombée par un nid de cigogne démesuré. Sans les djellabas que portent les gens on s'y croirait. Et le bois environnant, lieu de repos dominical des marocains en quête de fraîcheur, pourrait bien être le bois de Vincennes si chaque groupe de pique-niqueurs ne possédait sa bouteille de gaz. Pour faire le thé a la menthe, pardi.

    En quittant Ifrane vers le Sud, on s'enfonce dans le Moyen Atlas par Azrou, Ain-Leuh, et Aguelman Azegza. Je campe pendant deux jours dans ces coins verdoyants, peuplés de singes et d'oiseaux migrateurs. La terre y est d'un rouge vif, et les champs de blé d'un vert éclatant. Au fil de la route je croise des campements berbères où vivent de beaux gamins aux yeux bleus qui réclament "di stylo" et "di bonbon". J'y fais aussi la rencontre de Amekaoui, qui conduit des camions de sable de la carrière Amekaouijusqu'aux chantiers avec en poche sa maîtrise de Physique des solides, et de Rachid, étudiant et forestier.
    Le dernier jour, je tourne pendant plusieurs heures dans un tourbillon de verdure, sur des pistes de plus en plus cahotiques, traversant d'immenses plaines cernées par les montagnes où paissent les troupeaux de brebis et les chevaux. Je commence sérieusement a m'inquiéter Berbères d'Azrou pour le niveau d'essence quand j'entrevois enfin la fin du défilé des vallées. À la sortie, le paysage se transforme brutalement. En face, la steppe aride à perte de vue et de larges plateaux abrupts (comme dans le Colorado, de ce que je peux en imaginer). Au loin, en plissant les yeux, je peux entrevoir une vague démesurée coiffée d'écume qui s'apprête à déferler sur les terres : le Haut Atlas et ses sommets enneigés.

    La descente me mène au village d'Itzer, ou je fais halte pour la nuit chez Brahim, un commerçant sympathique. Ce matin, nous sommes partis sur les pistes environnantes jusqu'au petit barrage qui régule l'oued (rivière) local. Son ami Afid bataille dans son champ avec un petit moteur censé pousser l'eau jusqu'au sommet de la colline. Nous prenons le thé à la menthe à l'ombre du verger, puis nous montons déjeuner au frais dans la vieille bâtisse en terre où sa grand-mère nous attend. Au menu, après les ablutions, le lapin attrapé par le petit Khalid le matin même, garni de patates (ça c'était visiblement l'entrée). Suit un plat de semoule et légumes, et un autre plat de semoule (dessert) dans lequel on verse du lait caillé. Le tout allongés par terre, sans couverts, avec la main droite et à même la table. Ensuite, sieste pour tout le monde. Des poules traversent prudemment la pièce. La grand-mère, voûtée à 90 degrés, vient nous recouvrir de légers draps tandis que nous nous endormons repus.

    Vers 16h, j'ai quitté Itzer, toujours en direction du désert. Le temps est brumeux, l'Atlas a disparu et le soleil, boule laiteuse, a perdu de son arrogance. Au terme de deux heures de route rectiligne, je m'engage dans la vallée du Ziz. Du peu que j'en aperçois, le paysage est renversant. La route court au creux d'un défilé profond bordé de montagnes rouges et arides. En bas coule un oued bleuté, garni de palmiers et de champs luxuriants (il faut en faire, des bornes, pour comprendre enfin ce qu'est une oasis, terme honteusement associé dans mon esprit à cette boisson pisseuse vantée par les déhanchements de Carlos!). Vers 20h, sonné, j'arrive à Er Rachidia sous une chaleur étouffante en me promettant de retourner voir si j'ai rêvé, demain.





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