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Mercredi 21 Août, Séville
La route a défilé, vite. L'Atlas, le Moyen
Atlas, des paysages qui s'affolent sans que je n'accélère le
rythme. Des terres arides, des forêts de cèdres, puis des cactus,
des forêts à nouveau, des canyons, des plaines, des bleds et
des villes modernes, du froid, du chaud. Comme un flashback du Maroc, à
l'envers. À Azrou déjà, l'influence de l'Europe commence
à se faire sentir, entre les belles voitures, les rouleurs de mécaniques,
et les minettes moulées dans des fringues fluos. Pour autant, comme
partout ailleurs, un simple billet de 20DH (2 €) affole un commercant, qui
entame alors une (longue) quête de monnaie alentours.
J'ai traversé Fes assez rapidement pour me jeter
dans le Rif. Les conseils des guides touristiques et les histoires de voyageurs
dilapidés m'avaient presque dissuadé de passer par Ketama.
J'avais en tout cas été suffisament mis en garde pour me refuser
à poser le pied à terre jusqu'à ce que le niveau d'essence
ne m'y contraigne, malgré les appels de phares des voitures des caïds
locaux et les mômes qui se mettent en travers de la route en brandissant
d'énormes savonnettes de hasch.
Ketama, au coeur du Rif, est bien connue des amateurs
de kif. Le pompiste est défoncé, la route qui quitte la ville
pour rejoindre la côte méditerranéenne aussi. Quand j'atteinds
El Jehba et la moiteur collante de la mer, je n'ai plus qu'une envie : celle
de retrouver le confort de l'Europe. Et un peu de la paix de là bas
aussi; je ne me suis toujours pas habitué à passer pour un
cosmonaute quand j'arrive dans une ville. Si ma gueule fait couleur locale
ici, la moto laisse souvent les mômes et les adultes bouche bée
sur le bas-côté de la route.
En ville, l'unique et piteux hôtel joue aux arnaque-touristes,
je me traîne à la terrasse d'un café en échafaudant
des dénouements à cette trop longue journée. Une tente
sur la plage, la route de nuit jusqu'au bled suivant, jusqu'à l'Espagne
pourquoi pas? Heureux hasard du Maroc (la baraka?), un jeune homme a fini
par m'aborder et m'a vite proposé de m'héberger. Comme
un clin d'oeil à mes envies d'Europe, la piaule d'Abdilah est presque
un taudis, l'odeur des chèvres du voisin me fait grimacer en entrant.
Le bonhomme - 31 ans - gagne au mieux 50DH (5€) par semaine en allant pêcher
de nuit pour un patron du port.
Il vit aussi des 100kg de kif (qui donnent environ 2,5kg de haschich)
qu'un lopin de terre produit dans les montagnes. Nous nous sommes installés
dehors, son neveu s'est emparé d'une belle tête d'herbe et s'affaire
maintenant à en extraire les graines, puis à hacher les feuilles
restantes à l'aide d'un immense couteau de boucher. Le gamin de seize
ans a des gestes précis, rapides, malgré ses yeux rougis et
son sourire béat de fumeur. Abdilah me raconte les types en noir qui
viennent de temps en temps acheter le kif, les gros bateaux puissants sur
la côte la nuit (d'après les guides, le trafic serait contrôlé
par une mafia sud-américaine), les ballots de précieuse marchandise
qui flottent sur la plage quand les policiers marocains ont eu assez de flair
- ou pas assez de bakchich - et ont arraisonné le navire avant qu'il
ne file. Un radio-cassette maintenu en vie par un bouchon Bic, un bout de
papier, une petite cuillère et un boitier de cassette (pour soulever
la cuillère) égrène du raï sur un rythme très
fluctuant.
On parle de Ben Laden, dont la photo trônant chez
un marchand ambulant de la ville m'a interpelé. Les marocains, galvanisés
par l'important rôle diplomatique du roi dans le monde arabe et en
occident, affichent en général une tolérance sincère
envers les autres peuples et religions. Il n'empêche qu'Oussama fait
figure de héros chez certains d'entre eux, acquis à la cause
palestinienne et, surtout, très remontés contre les États-Unis.
Nous devisons au ralenti quand un petit chef en civil surgit brusquement
dans la petite cour de sa maison, accompagné d'un policier souriant,
et exige mon passeport. Celui là, pas moyen de lui arracher un sourire.
Même le lendemain quand, en retard d'une demi-heure et prétextant
le rythme marocain, je m'en vais récuperer mes papiers au caïdat,
l'hôtel de police.
C'est finalement à reculons que je me dirige
le lendemain vers l'autre rive de la Méditerrannée, celle que
j'ai vue miroiter dans les yeux des amis d'Abdilah, celle qu'ils atteindront
bientôt, dégoutés d'être pêcheurs après
avoir etudié quatre années à l'université. Comme
l'un d'eux revenu au Maroc pour les vacances, arborant du Nike et un beau
walkman, ils prendront "la barque" et un ticket a 6000 Francs pour le "nouveau
monde", un soir. Et, inch'Allah, gagneront l'Espagne après une vingtaine
d'heures de mer en aveugle, s'ils n'y perdent pas la vie comme des dizaines
d'entre eux chaque année.
La suite, vous la connaissez... La frontière,
le ferry, la terre. Et les fous du volant coude à la portiere et musique
à fond, les publicités qui jonchent le moindre espace, la énième
"maccarena" qu'on entend partout, à Gibraltar le patron de l'hôtel
qui m'aboie les 15 règles de l'établissement, les boutiques
rutilantes, les villes propres et ordonnées, les gamins habillés
à la dernière mode et que rien n'étonne. La serveuse
qui soupire parce que l'heure du petit déjeuner est dépassée
de cinq minutes, qui finit par sourire.
Sur le chemin du retour, tranquillement, un petit air du Maroc dans la
tête...
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