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Taliouine - Damnat




Damnat, 16 Août

    Taliouine, la ville du safran, embaume dès qu'on y pénètre. En cette saison, ce n'est pas le safran - cette petite fleur mauve dont on recueille les pistils dorés pour en faire une poudre vendue à prix d'or - mais l'armoise, distillée en plein air, qui emplit les narines. Taliouine se trouve sur la route qui relie Ouarzazate et Agadir, les cars de tourisme s'y bousculent. Le soir venu, loin de l'effervescence des boutiques qui vendent la précieuse épice, l'immense ksar abandonné qui domine les vergers se revêt de couleurs chaudes. Un homme habillé à l'occidentale, pantalon et chemise blanche, ballade ses moutons comme on ballade son chien chez nous, en surveillant sa montre.

Atlas Atlas     Le lendemain, j'entame la traversée de l'Atlas par un froid qui me fait ressortir la polaire. Au passage du col du Tizin'test, l'air redevient suffoquant. À n'y rien comprendre. Au fur et à mesure que je m'enfonce dans la chaine montagneuse, la végétation se densifie et l'eau se fait moins rare. Au terme de cette longue journée de route sinueuse, je décide de marquer une pause dans un joli petit village qui borde la route, où j'espère pouvoir me faire héberger. J'y trouve d'abord une douzaine de mômes adorables. Nous sommes en train d'imiter consciencieuseument le bruit de la moto dans une sacrée cacophonie quand un homme déboule et me fait mielleusement comprendre que les femmes du village ne veulent pas être vues par des étrangers, Atlas que je dois déguerpir en somme. Derrière lui, aux portes des jardins, des femmes guettent, plus curieuses que pudiques. Ciao les marmots. En retournant sur mes pas, les plaques d'immatriculation des voitures me mettent la puce à l'oreille : le village est en fait constitué des résidences secondaires de casablancais aisés. L'hospitalité marocaine n'a-t'elle pas cours à Casablanca, cette métropole de plus de 3 millions d'âmes aux accents d'Europe?

    Un peu depité par cette expérience, je grogne dans mon casque en me dirigeant vers Imlil où j'arrive extenué après 17km de piste pourrie (là où Michelin annonçait une belle route, traître Michelin!). Imlil est un village verdoyant, niché au creux d'une vallée au pied du mont Toubkal (le point culminant du Maroc), qui s'est transformé en quelques années en haut lieu touristique. Le centre ville fourmille de rabatteurs, de guides et d'échoppes aux enseignes approximatives visant à attirer les chalands de tous horizons ("gutte nourriture, drinken, essen, welcome, bienvenue, vue panoramique"). Jean-Pierre a ouvert un gîte qui surplombe ce bazar il y a 7 ans. Cet énergique papy un peu sourdingue cache une certaine sensibilité derrière un caractère bourru, du genre qui vous parle de sa vie privée en vous tournant à moitié le dos. Je me fais copieusement chambrer quand j'avoue mon incapacité à reconnaître les armoiries de Bourgogne! Le soir au dîner, il me sert un festin qui me laisse tout juste la force de trouver mon lit. Et au petit déjeuner, même topo.
    L'estomac bien rempli, je me lance dans une randonnée jusqu'aux villages voisins, de l'autre côté d'un col. Au bout du chemin, pour qui vient tout juste de quitter l'Anti-Atlas, on ne peut manquer d'être saisi face à un océan de verdure bien délimité, aux noyers, à l'herbe et à l'eau qui abondent. Des superpositions incroyables de batisses flottent au milieu de l'îlot luxuriant où les femmes s'affairent dans la chaleur de l'après-midi. Un vrai petit paradis, dont je n'ai malheureusement le temps d'entrevoir que des bribes.

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    Le jour suivant, j'ai poursuivi ma remontée vers le Nord sans traîner. Mon visa expire le 21, et je ne me sens pas d'attaque pour affronter une journée
de paperasserie au consulat en vue d'en obtenir l'extension de quelques jours. De la sortie du Haut Atlas et jusqu'à Damnat, seuls quelques hommes chevauchant des mulets, des camions pleins à ras bord et des tornades de poussière rouge interrompent la monotonie des plaines vidées de leurs récoltes.  À Damnat, à la terrasse d'un Beignets frits café, j'observe longuement un fou de plus. Celui ci est très beau, la vingtaine et une gueule à la Jean-Marc Barr. Il porte des guenilles crasseuses, une vieille veste à carreaux et des chaussures dont les extrémités laissent apparaître une rangée de doigts de pieds noirâtres. Le regard perdu, il scrute le sol, ramasse un mégot et le range soigneusement, ramasse aussi des miettes et les mange sans trop regarder ce que c'est. Longeant les tables du café, il tend la main sans rien demander, récupère quelques pièces ça et là sans remercier, se précipite sur les verres abandonnés et les vide cul sec. Quand je lui offre une clope, il en écrase bizarrement le filtre, sourit comme un môme en la regardant puis la fume jusqu'à la dernière bouffée en caressant la cendre du bout des doigts pour éviter qu'elle ne tombe.






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