Notre périple entre frangins
nous a menés jusqu'à Tiznit, carrefour du commerce au sud
d'Agadir, où nous avons déambulé en quête de
babioles. Après maints marchandages, arnaques, discussions autour
de nombreux verres de thé, nous sommes parvenus à formuler
une règle qui, si elle n'est pas d'un grand secours pendant l'achat,
peut donner une indication précieuse au terme de celui-ci : "
si,
quand tu sors de la boutique où tu viens d'acheter quelque chose,
le vendeur t'invite à prendre le couscous chez lui le lendemain
avec un sourire radieux, c'est que tu t'es fait sévèrement
avoir".
Puis j'ai posté mon frère dans le bus
d'Agadir, direction Paris via le ciel, et j'ai repris mon voyage en solo
vers...Tafraoute, mais en coup de vent cette fois (inch'Allah), le temps
d'y faire mes adieux. Sur la route qui m'y mène, un gendarme m'interpelle
une fois de plus. J'ai déja raconté mes fréquentes
interceptions par les autorités marocaines, mais je ne m'en lasse
pas, surtout que celui-ci avait un air sévère et a dégainé
son sifflet. Mais la menace s'est arrêtée là : il a commencé
par me prévenir que la route était mauvaise et que je devais
donc faire attention et ne pas rouler trop vite, ce à quoi j'ai retorqué,
taquin, "
je suis prudent, mais quand il y a une belle ligne droite,
je me fais plaisir". Réponse du gendarme : "
pas de problème,
ici vous êtes chez vous" (sic, les consignes royales ont l'air
d'être très attentives à ce que les touristes étrangers
soient le moins du monde importunés). Puis, il m'a souhaité
bonne route après m'avoir averti que, de la façon dont j'étais
vétu, je risquais le rhume, et que je ferais mieux de me couvrir.
Je rêve...

En approchant de la ville rose, j'ai un peu l'impression
de revenir chez moi. Depuis les épisodes pluvieux, la température
a retrouvé des niveaux raisonnables. C'est le mois d'Août,
les exilés de Casablanca ou de France sont de retour avec leurs grosses
voitures et leurs luxueuses djellabas. Le tournoi de foot accapare la moitié
de la ville durant l'après-midi. Des équipes de la région
s'y entre-déchirent, attisées par des arbitres qui ne sont
pas toujours renseignés sur les règles du foot, des entraîneurs
qui se croient à Séoul 2002 et un public déchainé.
Un détail qui m'avait déjà interpellé
me revient à l'esprit : la ville abrite un nombre considérable
de fous. Ou bien ils sont moins bien cachés que chez nous. Il y a
un mois, quand j'entrai dans la ville pour la première fois, je fus
arrêté par une scène des plus surprenantes : une femme
hurlait à la mort, couchée au beau milieu de la route, la
bave aux lèvres, et personne alentour n'y prêtait attention.
Quand je demandai ce qui se passait, on me répondit tout simplement :
"
elle est folle".
Des fous, j'en ai rencontré quelques uns par
la suite. Des fous "normaux", de ceux qui crachent leurs délires
à la face du monde d'un air hagard. Mais aussi des fous d'un autre
genre, aux propos insensés mais d'une logique troublante. Comme Omar,
qui parle un français parfait, qu'il ponctue de jeux de mots souvent
très fins, qui saisit la question qu'on lui pose et n'a besoin que
de quelques mots bien choisis ou de regards inquiets pour vous emmener,
en y répondant, dans un univers peuplé de persécuteurs,
d'êtres surgis de nulle part et de visions fantômatiques. Il
y a aussi Agourram qui, lui, ne dit mot, en tout cas pas à moi, et
arpente parfois les rues de la ville en quête de personnes à
saluer. Ce qu'il fait très sobrement, selon un protocole invariable,
main droite dressée dans un salut, accompagnée d'une petite
série de tapes sur l'épaule, puis pouce tendu pour demander
si tout va bien. Dans mon cas, il ajoute généralement un geste
mimant un accélérateur de moto avant de dresser le pouce à
nouveau.
Taliouine, 14 Août
J'étais un peu triste le jour des adieux à

Tafraoute, triste de quitter Farid et Ahmed avec qui j'ai partagé
un bout d'été à faire l'école buissonnière.
Pour me remettre dans la peau du nomade, j'avais décidé de
rouler loin, jusqu'à Taliouine. Sur la route, dans une direction de
l'Anti-Atlas que je n'avais pas encore explorée, je suis retombé
sous le charme des paysages colorés et arides qui font la splendeur
de cette région. Pour l'amateur de montagnes, l'Anti-Atlas est un
vrai bonheur. Elles s'y livrent dans leur plus simple appareil, sans végétation
pour les dissimuler. Des remontées magmatiques y ont laissé
des sillons ondulants qui leur donnent des airs de vieux reptiles monumentaux
figés à jamais.
Il me reste 50km à parcourir pour
atteindre Taliouine quand la nuit commence à pointer son nez. Je
suis bien décidé à passer la nuit dans la ville du
safran mais, en traversant un drôle de petit village berbère
j'hésite : "
tâter encore un
peu de l'hospitalité locale? Oui, mais quand
même,
une douche chaude! Naaaan, je ne vais rencontrer que des touristes comme
moi à l'hôtel. Mais, quand même, une douche chaude,
un vrai lit..." Allez, demi-tour, je me gare.
Le bled est désert. Un homme s'approche, je
lui demande où je peux trouver de quoi me nourrir et déjà
la proposition fuse : "
viens manger, dormir, reste à la maison!".
Et je n'ai pas à regretter longtemps la douche chaude et le lit
douillet : Brahim habite une immense batisse, comme une hacienda espagnole, d'un seul niveau, faite de
bois, de pierres et de terre mélés. L'accueil est chaleureux,
les femmes, vêtues de jupons blancs et de coiffes décorées
d'étoffes multicolores, plaisantent, me parlent, m'interpellent.
Un monde les sépare des "
corbeaux" de Tafraoute, comme ils
les appellent là-bas. On me nourrit, on m'installe dans une
pièce vide et démesurée dans un coin de laquelle j'étale une
couverture.
J'ai tout juste le temps d'essayer de refuser de quitter mon jean et je
me retrouve avec une djellaba sur le dos, assis à l'avant d'une 4L
qui file tambour battant dans la nuit et la caillasse vers un autre village
lointain où un mariage a lieu. Dans le maigre faisceau des phares,
la terre aride défile à un rythme effréné. Au
loin, d'autres paires de phares ballaient la nuit en une danse trépidante
et cahotique. Tous convergent vers un hameau où les voitures se bousculent
sous l'éclairage aveuglant de quelques spots alimentés par
des groupes électrogènes installés pour l'occasion .
Nous pénétrons la foule et rejoignons la place principale pour
nous asseoir sur des tapis dans le cercle des hommes, tandis que les femmes
dansent et chantent au milieu du cercle au son de quelques tambourins distribués
à qui veut. Je m'assoupis dans cette ambiance irréelle, heureux
d'être redevenu nomade.
Réveil. Autour de moi, l'immense chambre vide,
et le silence total. Au dehors, un soleil écrasant.
Mes hôtes m'auraient bien hébergé chez eux pour quelques
semaines. Alors qu'on m'engueule gentillement parce que je ne fais pas
suffisamment honneur au petit déjeuner, j'explique tant bien que
mal que ma remontée vers Paris à commencé, ce dont
j'ai moi-même un peu de mal à me persuader, assis par terre
face à ces femmes au sourire bienveillant, qui trempent leur pain
dans l'huile d'olive en me dévisageant.