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Sidi Ifni - Taliouine




Tafraoute, Dimanche 11 Août

    Notre périple entre frangins nous a menés jusqu'à Tiznit, carrefour du commerce au sud d'Agadir, où nous avons déambulé en quête de babioles. Après maints marchandages, arnaques, discussions autour de nombreux verres de thé, nous sommes parvenus à formuler une règle qui, si elle n'est pas d'un grand secours pendant l'achat, peut donner une indication précieuse au terme de celui-ci : "si, quand tu sors de la boutique où tu viens d'acheter quelque chose, le vendeur t'invite à prendre le couscous chez lui le lendemain avec un sourire radieux, c'est que tu t'es fait sévèrement avoir".
    Puis j'ai posté mon frère dans le bus d'Agadir, direction Paris via le ciel, et j'ai repris mon voyage en solo vers...Tafraoute, mais en coup de vent cette fois (inch'Allah), le temps d'y faire mes adieux. Sur la route qui m'y mène, un gendarme m'interpelle une fois de plus. J'ai déja raconté mes fréquentes interceptions par les autorités marocaines, mais je ne m'en lasse pas, surtout que celui-ci avait un air sévère et a dégainé son sifflet. Mais la menace s'est arrêtée là : il a commencé par me prévenir que la route était mauvaise et que je devais donc faire attention et ne pas rouler trop vite, ce à quoi j'ai retorqué, taquin, "je suis prudent, mais quand il y a une belle ligne droite, je me fais plaisir". Réponse du gendarme : "pas de problème, ici vous êtes chez vous" (sic, les consignes royales ont l'air d'être très attentives à ce que les touristes étrangers soient le moins du monde importunés). Puis, il m'a souhaité bonne route après m'avoir averti que, de la façon dont j'étais vétu, je risquais le rhume, et que je ferais mieux de me couvrir. Je rêve...
Mome
Pendant le tournoi de foot à Tafraoute     En approchant de la ville rose, j'ai un peu l'impression de revenir chez moi. Depuis les épisodes pluvieux, la température a retrouvé des niveaux raisonnables. C'est le mois d'Août, les exilés de Casablanca ou de France sont de retour avec leurs grosses voitures et leurs luxueuses djellabas. Le tournoi de foot accapare la moitié de la ville durant l'après-midi. Des équipes de la région s'y entre-déchirent, attisées par des arbitres qui ne sont pas toujours renseignés sur les règles du foot, des entraîneurs qui se croient à Séoul 2002 et un public déchainé. Un détail qui m'avait déjà interpellé me revient à l'esprit : la ville abrite un nombre considérable de fous. Ou bien ils sont moins bien cachés que chez nous. Il y a un mois, quand j'entrai dans la ville pour la première fois, je fus arrêté par une scène des plus surprenantes : une femme hurlait à la mort, couchée au beau milieu de la route, la bave aux lèvres, et personne alentour n'y prêtait attention. Quand je demandai ce qui se passait, on me répondit tout simplement : "elle est folle".
    Des fous, j'en ai rencontré quelques uns par la suite. Des fous "normaux", de ceux qui crachent leurs délires à la face du monde d'un air hagard. Mais aussi des fous d'un autre genre, aux propos insensés mais d'une logique troublante. Comme Omar, qui parle un français parfait, qu'il ponctue de jeux de mots souvent très fins, qui saisit la question qu'on lui pose et n'a besoin que de quelques mots bien choisis ou de regards inquiets pour vous emmener, en y répondant, dans un univers peuplé de persécuteurs, d'êtres surgis de nulle part et de visions fantômatiques. Il y a aussi Agourram qui, lui, ne dit mot, en tout cas pas à moi, et arpente parfois les rues de la ville en quête de personnes à saluer. Ce qu'il fait très sobrement, selon un protocole invariable, main droite dressée dans un salut, accompagnée d'une petite série de tapes sur l'épaule, puis pouce tendu pour demander si tout va bien. Dans mon cas, il ajoute généralement un geste mimant un accélérateur de moto avant de dresser le pouce à nouveau.

Adieux à Tafraoute

Taliouine, 14 Août

    J'étais un peu triste le jour des adieux à Vers Taliouine Tafraoute, triste de quitter Farid et Ahmed avec qui j'ai partagé un bout d'été à faire l'école buissonnière. Pour me remettre dans la peau du nomade, j'avais décidé de rouler loin, jusqu'à Taliouine. Sur la route, dans une direction de l'Anti-Atlas que je n'avais pas encore explorée, je suis retombé sous le charme des paysages colorés et arides qui font la splendeur de cette région. Pour l'amateur de montagnes, l'Anti-Atlas est un vrai bonheur. Elles s'y livrent dans leur plus simple appareil, sans végétation pour les dissimuler. Des remontées magmatiques y ont laissé des sillons ondulants qui leur donnent des airs de vieux reptiles monumentaux figés à jamais.
Vers Taliouine


    Il me reste 50km à parcourir pour atteindre Taliouine quand la nuit commence à pointer son nez. Je suis bien décidé à passer la nuit dans la ville du safran mais, en traversant un drôle de petit village berbère j'hésite : "tâter encore un peu de l'hospitalité locale? Oui, mais quand même, une douche chaude! Naaaan, je ne vais rencontrer que des touristes comme moi à l'hôtel. Mais, quand même, une douche chaude, un vrai lit..." Allez, demi-tour, je me gare.
    Le bled est désert. Un homme s'approche, je lui demande où je peux trouver de quoi me nourrir et déjà la proposition fuse : "viens manger, dormir, reste à la maison!". Et je n'ai pas à regretter longtemps la douche chaude et le lit douillet : Brahim habite une immense batisse, comme une hacienda espagnole, d'un seul niveau, faite de bois, de pierres et de terre mélés. L'accueil est chaleureux, les femmes, vêtues de jupons blancs et de coiffes décorées d'étoffes multicolores, plaisantent, me parlent, m'interpellent. Un monde les sépare des "corbeaux" de Tafraoute, comme ils les appellent là-bas. On me nourrit, on m'installe dans une pièce vide et démesurée dans un coin de laquelle j'étale une couverture. J'ai tout juste le temps d'essayer de refuser de quitter mon jean et je me retrouve avec une djellaba sur le dos, assis à l'avant d'une 4L qui file tambour battant dans la nuit et la caillasse vers un autre village lointain où un mariage a lieu. Dans le maigre faisceau des phares, la terre aride défile à un rythme effréné. Au loin, d'autres paires de phares ballaient la nuit en une danse trépidante et cahotique. Tous convergent vers un hameau où les voitures se bousculent sous l'éclairage aveuglant de quelques spots alimentés par des groupes électrogènes installés pour l'occasion . Nous pénétrons la foule et rejoignons la place principale pour nous asseoir sur des tapis dans le cercle des hommes, tandis que les femmes dansent et chantent au milieu du cercle au son de quelques tambourins distribués à qui veut. Je m'assoupis dans cette ambiance irréelle, heureux d'être redevenu nomade.

    Réveil. Autour de moi, l'immense chambre vide, et le silence total. Au dehors, un soleil écrasant.

La cuisine Près de Taliouine Près de Taliouine
    Mes hôtes m'auraient bien hébergé chez eux pour quelques semaines. Alors qu'on m'engueule gentillement parce que je ne fais pas suffisamment honneur au petit déjeuner, j'explique tant bien que mal que ma remontée vers Paris à commencé, ce dont j'ai moi-même un peu de mal à me persuader, assis par terre face à ces femmes au sourire bienveillant, qui trempent leur pain dans l'huile d'olive en me dévisageant.












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